La revue des nouveaux usages
et du pouvoir des lieux.

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Sarah Lavoine & Thierry Laroue-Pont

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Elle, c’est l’une des icônes du design les plus en vue du moment. Lui, c’est l’un des grands patrons de l’immobilier les plus talentueux de sa génération. Leur rencontre porte un nom : « Seine 62 », le siège de L’Oréal Luxe à Levallois-Perret. Et augure de bien d’autres projets. Interview croisée entre Sarah Lavoine, architecte d’intérieur, et Thierry Laroue-Pont, président du directoire de BNP Paribas Real Estate…

in interiors : Peut-on parler d’un style « Sarah Lavoine » ?

Sarah Lavoine : Chaque projet est différent. Je ne revendique pas un style en tant que tel mais avant tout une sensibilité qui pourrait se définir par le métissage de différents univers et la couleur que j’essaie de magnifier. Assez naturellement depuis la création de mon agence d’architecture intérieure en 2002, je suis passée du résidentiel à l’hôtellerie, à la restauration et au retail, avant de remporter le concours de L’Oréal Luxe face à des agences très spécialisées dans le tertiaire. Ce projet d’aménagement de bureaux, véritable aventure humaine, était pour nous un pari énorme afin de créer un cadre de travail où le bonheur est un art de vivre, comme à la maison.

Thierry Laroue-Pont : Particulièrement sensible à la nouvelle vague des intérieurs mixant les univers de la maison, du bureau et de l’hôtellerie, je suis personnellement convaincu que ce métissage est facteur de bien-être sociétal, de performance économique et de vertu environnementale. J’aime me sentir au bureau comme à la maison et ce mélange des genres est une réelle tendance du futur. Dans ce contexte, je me suis naturellement penché sur le travail de Sarah Lavoine, dont j’apprécie les recherches sur la couleur (avec son « bleu », qui est devenu sa marque de fabrique), l’inspiration puisée dans l’univers du voyage et, bien sûr, la cross-fertilization entre les univers professionnels et personnels.

« J’aime me sentir au bureau comme à la maison et ce mélange des genres est une réelle tendance du futur »


— Thierry Laroue-Pont

ii : Comment décririez-vous les grandes lignes du projet d’aménagement intérieur de l’opération « Seine 62 » ?

SL : Notre véritable challenge a été celui du bien-être au sens le plus large, pour que tous les collaborateurs de L’Oréal soient heureux d’aller au bureau. Pour cela, nous avons créé un univers où l’esthétisme, la couleur et la douceur participent à une nouvelle expérience au travail. Durant trois ans, du concours à la livraison, nous avons échangé en permanence au quotidien avec les équipes de L’Oréal sur les nouveaux usages, du flex office aux postes dynamiques. L’offre globale est extrêmement riche, avec des espaces très diversifiés : business lounge, salle de sport, cafétéria, atelier sushis ou trattoria, car le souci de L’Oréal est de prendre vraiment soin de ses collaborateurs. Nous avons interprété ce programme très complet à travers matériaux, couleurs et formes. Le Forum, par exemple, a été traité comme un salon en travaillant particulièrement la lumière et l’éclairage.

TLP : Avec ses 59 000 m2 (dont 43 000 m² occupés par les Divisions sélectives de L’Oréal), ses 800 m de linéaire de façade, ses quatre patios, « Seine 62 » à Levallois-Perret représente la plus grosse opération tertiaire développée en Île-de-France en 2017. La mission de l’architecte d’intérieur – ou plutôt des architectes d’intérieur puisque Didier Gomez a assuré la décoration des parties communes et Sarah Lavoine celle des parties privatives – aura donc été de parvenir à casser les codes du gigantisme. Pour accoucher d’un univers haute couture, sur mesure, mais aussi d’un environnement de travail performant avec une partie en flex office, véritable tendance lourde du marché tertiaire.

« Nous avons créé un univers où l’esthétisme, la couleur et la douceur participent à une nouvelle expérience au travail »


— Sarah Lavoine

ii : Quelle a été votre feuille de route pour traiter les espaces intérieurs de ce paquebot de 59 000 m2 ?

SL : En tant qu’architecte d’intérieur, je m’adapte vraiment au projet et au client dans une relation faite de beaucoup de psychologie. La première phrase du brief de départ que nous a donné L’Oréal portait sur la nécessité d’emmener près de 2 200 personnes de Paris centre à Levallois et de les rendre heureuses. Nous avons travaillé les circulations, les volumes et les ambiances afin de leur offrir une vraie douceur dans ce nouveau cadre de travail. Il y a beaucoup de divisions dans cet immeuble de bureaux, et nous nous sommes donc adaptés à chacune pour leur créer une ambiance spécifique tout en conservant la cohérence de l’ensemble sous l’égide d’une marque forte. À travers cette problématique de ville dans la ville, la réalité reste très fidèle au concept initial du projet et nous sommes ravis du retour d’expérience, quand les usagers sur Instagram ou ailleurs nous font part de leur satisfaction.

TLP : Sarah Lavoine a parfaitement réussi à concilier les contraintes d’un investisseur institutionnel qui ne veut pas d’un actif trop typé avec les exigences d’un utilisateur global de renom. Le rôle de l’architecte d’intérieur dans cet univers de contraintes est capital. Le succès de sa réalisation tient dans sa capacité à réinventer les usages au sein d’univers de plus en plus poreux.

« Ce challenge avec les équipes de L’Oréal est avant tout une philosophie d’ordre esthétique pour toucher les gens dans leur quotidien »


— Sarah Lavoine

ii : Quels sont les grands marqueurs architecturaux et design de « Seine 62 » ?

SL : Je n’ai pas cherché à bouleverser les codes mais avant tout à apporter un peu de maison au travail en offrant un cadre chaleureux, sympathique, coloré et confortable. Pour le projet « Seine 62 », nous avons donc étudié en ce sens le mobilier, l’intimité des salles de réunion aux vestiaires personnalisés et bien sûr l’acoustique, avec notamment des cloisons phoniques et des paravents suspendus. Quand certains viennent au bureau plus tôt le matin car ils s’y sentent bien, quand les gens me font part de leur bonheur, c’est pour moi la plus grande des réussites.

TLP : La signature de l’architecture extérieure se distingue par une lecture harmonieuse de l’ensemble qui joue sur les terrasses, la mise en scène des paliers d’étages et la place du végétal, avec vue sur les quais. « Seine 62 », c’est une écriture de soubresauts pensée dans la rondeur et la douceur. L’architecture intérieure traduit cette même harmonie avec de multiples espaces de rencontres comme un lounge traveller, une conciergerie, une agora et même des vestiaires pour cyclistes, tandis qu’une péniche amarrée sur les quais fera office de fitness. Autant de services encapsulés dans une application dédiée.

« Sarah Lavoine a réussi à concilier les contraintes d’un investisseur institutionnel avec les exigences d’un utilisateur global de renom »


— Thierry Laroue-Pont

ii : Dans quelle mesure « Seine 62 » est-il l’archétype de l’immeuble de bureaux de demain ?

SL : Nous sommes très fiers de ce projet, qui est le plus ambitieux que nous ayons réalisé et qui symbolise un nouveau confort personnel au travail. Nous sommes dans le sens de l’histoire et ce challenge avec les équipes de ce très beau groupe qu’est L’Oréal est avant tout une philosophie d’ordre esthétique pour toucher les gens dans leur quotidien. Nous aurions nous-mêmes envie de travailler là-bas…

TLP : L’immeuble de bureaux de demain sera tout d’abord serviciel à 360 degrés. « Seine 62 » va très loin dans cette dimension de services à la personne avec du quasi sur-mesure. L’immeuble de bureaux de demain sera un lieu où se mêleront les influences personnelles et professionnelles. Il sera également conçu dans un univers de matériaux écologiques et recyclés, réalisé dans le cadre de chantiers responsables et vertueux. L’immeuble de bureaux de demain sera, ensuite, ouvert : sur les autres, la ville, son environnement. Il sera bien évidemment connecté. 
Certes, ce niveau de prestations a un prix. « Seine 62 » a représenté un coût de construction de 142 M€. Mais dans un futur très proche, l’immeuble qui ne cochera pas les cases du service, de l’exemplarité environnementale et de la réversibilité sera nécessairement discriminé sur le marché. Je suis convaincu que la prochaine étape de cette évolution du bureau portera sur la valeur immatérielle du bien.