La revue des nouveaux usages
et du pouvoir des lieux.

Recherche
Haut

Lutetia, Fluctuat nec mergitur

Depuis le début du XXe siècle, son imposante façade Art déco se dresse dans le quartier Saint-Germain-des-Prés, face au Bon Marché. Vous l’aurez deviné, nous nous apprêtons à pénétrer l’antre de l’emblématique hôtel Lutetia – ancien repère des artistes et écrivains, dont André Gide, Antoine de Saint-Exupéry, Matisse et Picasso. Devenu vétuste, le vaste paquebot s’est offert une cure de jouvence pour retrouver son âme magnétique. Afin de voir ses vœux exaucés, son propriétaire, le groupe israélien Alrov, donne carte blanche à… Jean-Michel Wilmotte. Avec sa troupe de talents, l’architecte bûche pendant quatre longues années à « redonner vie à un lieu tout en respectant ses racines, son identité, sa personnalité ». Une première décision majeure est prise : redistribuer les espaces en vue d’optimiser confort et prestations des clients. Ainsi, le nombre de chambres est ramené à 184 contre 233 pour créer 47 suites, dont sept baptisées Signature. Autre focus important : le travail réalisé sur la lumière. Un jardin intérieur, là où se dressait jadis un salon aveugle, a été créé afin d’optimiser la circulation de la lumière du jour dans l’édifice. Un patio qui a notamment permis de dévoiler le fronton tout en faïences et mosaïques qui ornait la façade intérieure – et où est inscrit l’emblème de Paris et du Lutetia, « Fluctuat nec mergitur ». « C’est entre autres grâce à cette proposition que nous avons remporté le projet », souligne l’architecte.
Si tout paquebot renferme des trésors, le Lutetia ne déroge pas à la règle. Le bar Joséphine, autrefois appelé le salon Borghèse, rend désormais hommage à Saint-Germain-des-Prés, son histoire et son esprit. Ici, la fresque d’Adrien Karbowsky, découverte sous plusieurs couches de peinture, a été remise en lumière. Pour éclairer ce vibrant témoignage Art déco, Jean-Michel Wilmotte a fait placer au plafond d’immenses verres teintés plomb d’aspect bronze, qui, tels des miroirs, reflètent toute la superbe d’un bar de 10 m de long. Et, pour que la lumière naturelle caresse également le lieu, les grandes baies vitrées donnant sur le boulevard Raspail ont été conservées. D’ailleurs, pour perpétuer cette complicité avec les arts et immerger le Lutetia dans la modernité, la verrière du Saint-Germain a été confiée à l’artiste Fabrice Hyber. Déclinant sa vision du nouveau Lutetia, il a peint une aquarelle de verre sur le thème d’une humanité recomposée, selon sa « vision polymorphe du genre humain, peuplée d’Hyber-héros qui constituent mon monde intérieur » explique-t-il.

Eucalyptus

Outre l’architecture, le mobilier moderne réenchante les lieux. Lignes simples et matériaux nobles – le bronze, le métal ou encore le cannage – « chaque nouvel élément infléchit l’épure pour l’enrichir d’une douce touche de sensualité, confie Anne-Claude Morand-Dessart, de l’agence Wilmotte. L’impression générale de classicisme légèrement twisté est bousculée par des pièces plus contemporaines, comme les comptoirs de la conciergerie, en carbone incrusté de détails de bronze. Priorité a été donnée à l’utilisation du bois et tout particulièrement de l’eucalyptus, notamment dans les espaces de circulation ». Au fil des sept étages du paquebot parisien, les 184 chambres s’égrènent sous la dominante bleue pour celles qui donnent sur la rue de Sèvres et le boulevard Raspail, dominante grège pour celles qui ouvrent sur la cour intérieure. Cultivant sa différence face aux barons que sont le Ritz, le Crillon ou Le Meurice, le Lutetia mérite, à bien des égards, de recevoir la distinction « palace ».