La revue des nouveaux usages
et du pouvoir des lieux.

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Le logement, expression de son temps

Image à la Une : l’équipe « Réinventons la Terre » transforme une ancienne manufacture de 58 000 m2 à Ivry, en village en terre crue et ossatures béton-bois, dans un système d’économie circulaire – © Amateur Architecture Studio (Wang Shu & Lu Wenyu), Joly & Loiret, Lipsky + Rollet, Quartus immobilier

Avec un chiffre d’affaires potentiel de 26 à 40 Mds€, les enjeux de la rénovation de logements sont colossaux. Mais bien loin de ne se réduire qu’à sa forme matérielle, un bien qu’on acquiert, qu’on loue ou dorénavant qu’on échange, le logement se construit également de rapports sociaux, de normes, d’usages, et devient le réceptacle de nos désirs complexes. Loin d’être une entité isolée, il s’inscrit dans un projet urbain et exprime son temps.

L’actualité du jeu entre acteurs politiques, « fabricants » de la ville et habitants de toutes générations, témoigne des nécessaires évolutions dans notre façon d’envisager nos modes d’habiter. Observer un bâtiment existant, en concevoir un nouveau, c’est se poser la question de la « matière » de notre histoire urbaine. Question majeure de ces deux derniers siècles, ces bâtiments, qu’ils soient immeuble d’habitation, maison individuelle, tour, barre, etc., sont autant de témoins d’une actualité sociopolitique, des progrès techniques de construction et des évolutions de la réglementation.

Le logement, « matière de la ville »

Au début du XXe siècle, le cadre de la production architecturale se modifie pour répondre aux nouvelles valeurs de confort, de bonheur familial, de savoir-vivre et d’intimité voulues par la société française. Les architectes répondent à une demande d’habitat complexe pour loger des familles comme des célibataires, des ouvriers ou des employés, en proposant des dispositifs et des techniques inédits. L’organisation et la distribution des appartements changent, les surfaces se réduisent et s’ouvrent avec une prédominance du salon, et l’intégration des dernières innovations de réseaux : eau, électricité, gaz et téléphone. La réglementation s’adosse peu à peu aux principes hygiénistes d’ordre et de salubrité. En façade, le style est de plus en plus épuré pour laisser place à la réalité constructive exprimée par les matériaux et la structure. Partout en France, la domesticité dite « moderne » se diffuse à travers les revues, la multiplication des concours, et les Salons des arts ménagers.

Ce questionnement sur le logement comme « matière de la ville », sur ce qui provoque l’envie d’y vivre et d’y rester, se diffuse depuis lors en s’appuyant sur l’idée que le bâtiment ne peut se réduire à une interface entre l’espace intime et l’espace public. Il doit participer à la production d’un cadre de vie de qualité, favorable au plaisir d’habiter.

Mais ne nous y trompons pas, bien que les enjeux de transformation actuels tournent notre regard vers la société et l’individu, ces derniers ne peuvent s’opérer que dans un couplage étroit avec le territoire et le contexte politique, social et économique.

Les années de la Reconstruction plongent l’Europe dans une urgence qui met le logement collectif au cœur de la fabrique de la ville moderne. Ce que dénonce l’abbé Pierre en 1954, c’est l’état catastrophique des immeubles dégradés et le nombre croissant de « mal logés ». L’échelle des projets alors mis en œuvre est inédite : barres, tours, espaces verts et grands équipements sont à l’ordre du jour des planificateurs urbains pour répondre à un besoin de production de masse. Le domaine de la construction s’industrialise, le béton, matériau du progrès, est partout et permet de construire vite. Les trames structurelles (systématisation des murs de refend porteurs) déterminent des dimensions de pièces standards qui ne seront remises en cause que récemment par l’incidence des réglementations de l’accessibilité handicap et PMR. Tout le monde veut sa cuisine, sa salle de bains, son salon, ses chambres. Mais cette monotonie, rapidement qualifiée d’obsolète et dénoncée dans les années 1970 – avec notamment un retour à la promotion de l’habitat individuel –, a fini par produire un type de logement français caractéristique. « Un logement pour une famille avec enfants en bas âge, où la partie publique (jour) et la partie privée (nuit) sont dissociées », une définition du ministère du Logement en 2010 !

Architecture = durable

Le logement c’est 80 % de la production architecturale. La pratique des concepteurs doit s’adapter aux enjeux environnementaux planétaires. Plus que le respect d’un label, d’une norme ou d’une performance énergétique, ce sont aussi les convictions d’équipes pluridisciplinaires du promoteur au collectif citoyen qui ont permis ces 20 dernières années, des évolutions déjà visibles à toutes les échelles. Ainsi Whyarchitecture livre à Bordeaux, en 2017, 20 logements en façade structure bois avec bilan carbone positif ; tandis que l’équipe « Réinventons la Terre » transforme une ancienne manufacture de 58 000 m2 à Ivry, en village en terre crue et ossatures béton-bois, dans un système d’économie circulaire. Le logement n’est plus une entité isolée. En ville, habitat et bureaux, espaces tertiaires et lieux de production, équipements publics et équipements privés se mélangent dans tous les projets urbains. L’idéal de la maison individuelle, hérité des années 1960, encore très présent dans l’imaginaire collectif français, est également remis en cause. Éloignés des centres, des commerces et des équipements, les lotissements, dont la desserte ne peut s’effectuer que par l’automobile, sont des consommateurs d’infrastructures, d’espaces naturels, d’énergies et de ressources.

« Bâtir durable » devient au XXIe siècle synonyme de flexibilité, de mixité, d’alternatives constructives, de biodiversité, de densification, de mobilité, etc., mais aussi d’engagement politique et économique pour financer ces nouveaux modes de faire.

De la maîtrise d’ouvrage à la maîtrise d’usage

Encadré juridiquement par la loi Alur depuis 2014, l’intégration de l’habitat participatif dans des projets d’aménagement témoigne de la prise de conscience en France d’un « vivre autrement » porté par des valeurs écologiques, économiques et solidaires. Allemagne, Suisse, et Norvège sont déjà pionnières dans ce domaine. À Tübingen, en Allemagne, plus de 80 % des logements neufs sont construits en habitat participatif. Loin de se résumer à des préceptes liés à la gestion des déchets, à la modération des consommations, etc., ce sont avant tout des lieux pour réapprendre le partage et le vivre-ensemble : à Bruxelles, les habitants de « Brutopia » partagent une voiture et ont créé un parking de 80 places pour les vélos ; à Montpellier, les chambres d’amis du « MasCobado » sont des espaces communs que l’on « privatise » au gré des visites. Ces nouveaux modèles bouleversent la typologie classique en inversant la chronologie du projet. De fait, le rôle des acteurs de l’immobilier évolue également : comment bâtir des projets sur mesure et sécurisés ?

Dans le parc locatif, la colocation – depuis les années 1990 – et récemment le coliving se sont répandus. C’est pour beaucoup le seul moyen de se loger correctement dans de grandes villes de plus en plus chères. Effet de mode ? La tendance, qui se confirme depuis maintenant 20 ans, témoigne d’un changement de mœurs : mutualiser n’est plus l’apanage des jeunes, c’est aussi un moyen de recréer du lien social et d’échapper à l’aliénation spatio-temporelle des villes contemporaines.   //CHB

Les « starchitectes », penseurs de nos espaces habitables

Après la table rase de la politique des grands ensembles, de jeunes architectes vont s’affirmer comme défenseurs d’une ville à échelle humaine. Ces idées manifestes, basées sur la nécessaire composition architecturale avec l’héritage de la ville existante, sont portées par des architectes alors en devenir comme Christian de Portzamparc, Jean Nouvel, Renzo Piano, etc. Aujourd’hui « starifiés », leur image publique a avec le temps occulté la portée des discours qu’ils ont initiés pour faire avancer la conception du logement. En 1979, « Les Hautes Formes », 209 logements répartis en huit petits immeubles liés en un seul bloc, consacre le principe de l’îlot ouvert qui sera repris dans les années 1990 à Paris-Rive-Gauche. En 1987, « Nemausus », offre une palette de 17 typologies d’appartements de 50 à 170 m2 à coût égal pour ses usagers, une superficie supérieure de 30 % à celle des HLM ordinaires de l’époque. Selon Jean Nouvel, auréolé du prestigieux prix Pritzker en 2008 : « Un beau logement, c’est un grand logement ; une belle pièce, c’est une grande pièce. » Dix ans plus tard, c’est l’architecte indien Balkrishna Vithaldas Doshi, concepteur de logements modifiables et respectant l’environnement, qui est lauréat du prix Pritzker. La tendance se confirme.

Bauhaus – l’école de l’utopie

2019 aura été l’année du centenaire du Bauhaus, cette école née en Allemagne avec la jeune république de Weimar, sous l’impulsion de l’architecte Walter Gropius qui ambitionnait de détruire le « mur hautain entre les artisans et les artistes ». En seulement 14 années, l’école avant-gardiste aura cherché à construire une société nouvelle à travers la conception d’un habitat simple, populaire, accessible. Pour les uns, le Bauhaus est l’utopie d’un habitat égalitaire, un accès à un logement abordable et sain au plus grand nombre, sans distinction de classe. Pour ses détracteurs, le Bauhaus aura précipité les grands ensembles urbains, tant décriés aujourd’hui.

Sur le plan architectural, le Bauhaus aura favorisé l’éclosion du Style international privilégiant l’utilisation du verre et de l’acier pour des bâtiments sobres et fonctionnels aux lignes volontairement épurées. Avec comme premier ambassadeur, son dernier directeur : Ludwig Mies van der Rohe. //GT

Le bâtiment du Bauhaus de Desau construit par Walter Gropius - © Stockfotos-MG / Adobe Stock