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et du pouvoir des lieux.

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Bureau, quand tu nous manques !

Photo à la Une : fizkes / Adobe Stock

Pensions-nous un jour regretter notre open-space, ce lieu mal aimé et tant critiqué ? Les enquêtes le montrent, près de trois quarts des télétravailleurs contraints du confinement ont cédé de temps à autre ou souvent à la nostalgie du temps d’avant.

Nous avons tous désormais, à n’importe quel échelon de la hiérarchie, une expérience du télétravail, nous sommes devenus des « experts » parfois dans des conditions acrobatiques. Nous avons apprécié, supporté, adoré, détesté, selon les jours et surtout selon la situation initiale de chacun : logement confortable, pratique déjà ancrée du télétravail, connexion de qualité, discipline personnelle bien rôdée, etc.

Nous avons expérimenté le plaisir de ne plus courir après un métro ou un bus, la joie de travailler pieds nus et quasiment en pyjama avec des pauses à son rythme, la possibilité mais aussi la crainte d’être invisible comme la difficulté à s’y mettre, la léthargie insidieuse du cerveau, le zapping et le grignotage, les bagarres quotidiennes avec des applications capricieuses, les visios obligatoires.

Ce long confinement apporte quelques enseignements. D’abord il a provoqué, paradoxalement, un sentiment de liberté au sein d’un contexte sans aucune liberté. Et pour un télétravailleur sur deux (enquête BNP) le sentiment d’être aussi efficace qu’avant.

Et chacun, fort de cette expérience, s’imagine mal renouer avec le métro, boulot, dodo quotidien, des années durant. Toujours d’après de nombreuses enquêtes, le modèle mixte télétravail et travail au siège est plébiscité, dans un pourcentage qu’il est encore difficile d’évaluer, un jour, deux jours, ou plus ?

Ce long séjour a montré également les limites du chez-soi, le manque de place et l’absence pour beaucoup de balcons ou de jardin, l’importance de ne pas tout faire au même endroit, la nécessité vitale de ne pas mélanger en permanence travail et vie privée.

Troisième enseignement, le télétravail n’a pas supprimé ni fait diminuer les réunions. Bien au contraire. Nous avons assisté à une véritable tornade de réunions, plus ou moins bien vécues, une fois passée l’agréable surprise de plonger dans les intérieurs des uns et des autres et de rompre une journée sans contact.

 

Finalement cette expérience commune a mis en lumière tout ce que nous n’avons pas pu rapatrier du bureau, tout ce que nous avons perdu en chemin. Il ne s’agit pas de la convivialité, de la chaleur des échanges au sein d’une équipe constituée qui ont perduré via des visios, ou des pauses café devenues virtuelles. Ce qui a manqué, c’est l’entraide discrète, presque cachée, à l’œuvre dans n’importe quel open-space, la fluidité des services rendus et des informations « Tu en penses quoi de ce projet ? » ou « Tu fais comment d’habitude face à ce problème ? », les « trucs » échangés, le dépannage à charge de revanche, le soutien moral après une déconvenue. On a échoué à transposer toutes ces petites choses indispensables dans le monde du travail à distance. C’est donc toute une dynamique collective, quasi invisible, qui fait défaut.

De même, certains ont découvert un rapport plus frontal (sans la médiation de l’espace de travail) avec leur hiérarchie et l’intrusion du chef chez eux dans un rythme imposé et dans une relation plus convenue, avec la difficulté « de se montrer au travail » à distance, à grand renfort de courriers électroniques, notamment.

Ce que nous avons perdu, isolé chacun chez soi, c’est tout simplement l’atmosphère d’un lieu de travail, une atmosphère que nous trouvions souvent pesante et qui pourtant, jamais inerte et pleine de potentialités à saisir ou non, aidait, portait et supportait le travail. La communication informelle n’est pas une exclusivité de la machine à café, elle se passe aussi sur le plateau. Nous avions oublié que des personnes travaillant côte à côte et par intermittence ensemble dégagent une énergie communicative.

 

Maintenant que nous avons appris à collaborer à distance, que nous savons faire des réunions plus efficaces où chacun s’écoute, car le dispositif interdit de parler en même temps, maintenant que nous nous sommes familiarisés avec le travail en solo sur la table de la cuisine, quelles attentes aurons-nous vis-à-vis de l’entreprise ? Aurons-nous envie de privilégier les réunions physiques ou le travail de concentration dans un univers silencieux ? Saurons-nous ne pas oublier ce qui nous a manqué, lorsque la routine se réinstallera ? Comment retrouver cette atmosphère si particulière du bureau et cette entraide discrète quand la distanciation physique indispensable éloigne les personnes les unes des autres ?

L’open-space qui s’est densifié facilement au fil de son histoire devrait se dé-densifier tout aussi facilement. Le flex-office pourrait se développer rapidement. Son nettoyage aisé en l’absence d’objets personnels devient une qualité et un facteur de confiance. La possibilité de s’installer où l’on veut pourrait aussi jouer un rôle rassurant en permettant à chacun d’avoir un contrôle visuel sur son environnement immédiat.

L’espace ouvert, basique, semble ainsi pouvoir s’adapter facilement aux nouvelles exigences sanitaires. L’avenir des espaces-supports du monde d’avant, les fameuses « bulles » de concentration, de convivialité, de petites réunions semble plus compromis. Elles induisent des rapprochements physiques devenus intolérables et sont difficiles à désinfecter.  Ces nouvelles distances vont colorer les échanges, c’est inévitable, comme le port du masque et la prolifération des panneaux de plexiglas. Est-il possible de converser et de travailler « naturellement » dans ces conditions ? C’est tout l’enjeu de l’aménagement des espaces de travail après-Covid.

© DR

Élisabeth Pélegrin-Genel – © DR


Élisabeth Pélegrin-Genel est architecte, urbaniste et psychologue du travail. Elle est l’auteur de nombreux articles et ouvrages sur le bureau, l’espace et la ville, et notamment : L’Angoisse de la plante verte sur le coin du bureau (ESF, 1994), 25 Espaces de bureaux (Le Moniteur, 2006), Des souris dans un labyrinthe et Une autre ville sinon rien (La Découverte, 2012).

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