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et du pouvoir des lieux.

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« Aujourd’hui, c’est le bureau qui arrive à la maison »

Photo à la Une : © Vitra

Vitra, en plus de sa mission commerciale, a une vocation non seulement culturelle en éditant des designers incontournables, mais aussi sociale, en étant un acteur engagé de l’aménagement tertiaire. Et en la matière, la crise liée au coronavirus, le confinement, le télétravail ont bousculé les usages au bureau… mais aussi à la maison, comme l’explique Isabelle de Ponfilly, directrice générale de Vitra France.

© Alexandra de Cossette pour Vitra

in interiors : Quel impact a eu la pandémie sur les modes de travail ?

Isabelle de Ponfilly : La pandémie a fait entrer le télétravail dans l’usage commun. Avant le confinement, seulement 15 % des collaborateurs le pratiquaient. Cette faible proportion s’explique par la résistance des dirigeants qui craignaient une certaine désorganisation et aussi le fait que les salariés n’avaient pas envie de couper les liens avec l’entreprise et rencontraient des difficultés à se concentrer hors contexte. Le choc et la précipitation provoqués par le confinement ont accéléré d’au moins dix ans le mouvement en faveur du home office. Mais le télétravail que l’on a vécu représentait la pire configuration. Il était non choisi et imposé brutalement, sans dosage, et la plupart des gens n’étaient pas équipés. Le siège de bureau, par exemple, constitue la base d’un bon matériel. Une chaise de cuisine ou de salle à manger n’est ni réglable en hauteur ni ergonomique. Beaucoup de personnes ont eu mal au dos, car leur assise n’était pas adaptée. On a vécu le pire, il faut garder le meilleur…

ii : Comment mieux adapter le mobilier à la maison pour mieux télétravailler ?

IP : Il me semble impossible d’intégrer à la maison un fauteuil de bureau à l’aspect « orthopédique ». Surtout que très peu de personnes disposent d’une pièce dédiée au travail. La plupart du temps, elles occupent leur cuisine ou leur salon. Par ailleurs, il me paraît important de ne pas emprunter les codes du mobilier de bureau traditionnel parce que les gens risqueraient d’avoir l’impression de se trouver sur leur lieu de travail. Chez Vitra, nous proposons avec notre large collection, du mobilier qui peut s’adapter à la fois au bureau et à la maison. C’est le cas par exemple de la chaise Eames Plastic Chair. Ce modèle existe dans une version sur roulettes, réglable en hauteur, pivotante, avec un bon maintien du dos. Le Rookie dessiné par Konstantin Grcic est un petit siège de bureau très agile qui convient aussi aux enfants, parce qu’il se règle, selon les besoins, en position basse. Il peut être utilisé la journée en télétravail par les parents et le soir par les petits. Vitra propose aussi le Tip Ton de Barber et Osgerby conçu à l’origine pour les écoles. Ce siège qui bascule permet un meilleur positionnement du bassin. L’important, c’est d’avoir des sièges qui n’empruntent pas trop les codes esthétiques du bureau. Le mobilier doit évoquer une sorte de douceur, de poésie, voire de romantisme, des qualités que l’on a plaisir à intégrer à la maison.

ii : Et inversement, comment adapter le mobilier au bureau pour rendre ce dernier plus attractif ?

IP : Vitra édite du mobilier depuis 70 ans. Il y a une quinzaine d’années, nous nous sommes rendu compte que le bureau était très triste et avons anticipé qu’il existerait une capillarité entre les tâches de bureau et celles personnelles, que les frontières entre les deux s’estomperaient. Nous avons alors créé de nombreux mobiliers de bureau empruntant les codes de la maison, mais aussi des micro-architectures – avec Ronan et Erwan Bouroullec – des îlots, des bosquets comme des jardins à l’anglaise. Bien sûr, nous continuons à innover. Le Soft Work, une plate-forme polyvalente destinée aux équipes et aux individus, conçue par Barber & Osbergy en est un parfait exemple. Dans les années 2000, la maison arrivait au bureau, aujourd’hui, en 2020, c’est le bureau qui arrive à la maison. La technologie mobile rend les frontières floues. Le poste de travail suit le même chemin que la salle à manger, il est en train de disparaître en tant qu’archétype.

ii : À cheval entre le bureau et la maison… certains de vos clients vous parlent-ils de la possibilité d’investir de tiers-lieux ?

IP : De nouveaux projets sont venus à nous. De grandes sociétés aménagent des espaces de travail qu’elles appellent « C-safe » (Covid-safe) à proximité des logements de leurs collaborateurs. Elles installent des sortes de bureaux volants dans des lieux loués en bail précaire. Ces entreprises veulent des produits de qualité qui soient réversibles et escamotables. Nous leur proposons par exemple le bureau Hack de Konstantin Grcic qui permet de travailler assis et debout, et se replie. De plus, il se décline en un matériau bois lavable. Ces produits qui « marchent » dans le contexte actuel pourront être réutilisés à l’avenir.

Que ce soit pour équiper leurs collaborateurs chez eux ou au bureau, les entreprises veulent de la qualité pour marquer une reconnaissance.

ii : Comment avez-vous vu évoluer la situation ces derniers mois en termes de commandes ?

IP : Beaucoup ont pris conscience que le lieu de travail est attractif et qu’il fait bon d’y venir. L’aménagement représente un outil de cet attachement et de l’identité de l’entreprise. Les standards de qualité ont augmenté en raison d’une réflexion générale qui converge sur le fait qu’il faut que les collaborateurs se sentent bien sur leur lieu de travail.

Durant le confinement, des sociétés nous ont contactés pour équiper à domicile leurs collaborateurs de sièges de bureaux, mais aussi de mobilier pour leurs bureaux adaptés à la situation, comme par exemple les Dancing Walls de Stephan Hürlemann, des cloisons mobiles qui permettent de moduler l’espace en fonction des besoins. Parce que disons-le : l’ambition n’est surtout pas de vivre éternellement avec des panneaux en plexiglas anxiogènes.

Si la période est grave, elle crée énormément d’opportunités. Saisissons la chance de ce grand choc qu’a représenté le confinement pour inventer un avenir meilleur.


Interview issue du dossier du numéro 11 d’in interiors. Pour consulter l’intégralité du dossier, cliquez ici.

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