La revue des nouveaux usages
et du pouvoir des lieux.

Haut

Hôtel de la Marine / Clément Alteresco, Alain Moatti & Jocelyn Bouraly

Photos : Carole Desheulles pour business immo global

Un lieu historique, une place stratégique, une position mythique : l’Hôtel de la Marine coche toutes ces cases. Ce solide morceau de patrimoine français, inauguré par le président de la République en personne, ouvre une nouvelle page de son auguste histoire marquée par la mixité des usages. Lieu de culture, de coworking et de restauration, il incarne un véritable avant-goût de l’immobilier de demain sur une place de la Concorde qui doit retrouver sa place et sa vocation initiale : la concorde. Échanges nourris et passionnés entre Jocelyn Bouraly, administrateur de l’Hôtel de la Marine, Alain Moatti, architecte scénographe, Agence Moatti Rivière, et Clément Alteresco, fondateur de Morning.

Mémoires

Jocelyn Bouraly : Ce lieu, siège de l’ancien hôtel du Garde-Meuble et des appartements des Intendants, est, tout d’abord, un chef-d’œuvre d’architecture, un symbole de l’excellence à la française dans le domaine des arts décoratifs et du savoir-vivre. C’est aussi un lieu de pouvoir et de mise en scène de ce pouvoir avec ses salons d’apparat du XIXe siècle et cette loggia, véritable balcon de l’État. À titre plus personnel, il est une sorte de madeleine de Proust. Petit garçon, je venais parfois place de la Concorde, après une promenade aux Tuileries, avec ma grand-mère qui me faisait visiter tout Paris. L’Hôtel de la Marine m’inspirait déjà très jeune.

Alain Moatti : L’Hôtel de la Marine représente tout d’abord l’aboutissement de l’architecture dite classique avec l’invention de la façade épaisse qui tient un ordre monumental face au vide de la place. Car l’invention se situe dans le tracé de la place qui n’est fermée que d’un côté et qui fait que la ville regarde la nature : la Seine, les Champs-Élysées, le jardin des Tuileries. Cette façade qui contient la ville représente également ce lieu mythique où la culture du classicisme regarde le paysage. À cet égard, il marque une étape, une borne dans l’histoire.

Clément Alteresco : Ma vision de l’Hôtel de La Marine, c’est un mélange entre le passé et l’avenir puisque nous sommes dans un bâtiment qui regorge d’histoire, avec un nouvel usage qui tend à se développer : un mélange entre un restaurant, du coworking, une fondation, des espaces patrimoniaux d’ordre muséal… Cette hybridation des usages est une caractéristique de nos envies de citoyen en faveur de lieux de destination qui mêlent plein de choses et plus uniquement une seule. C’est aussi un grand défi pour un acteur tel que Morning qui incarne aussi un assemblage d’entreprises et d’usages. Faire du neuf avec de l’ancien, c’est fantastique.

Enjeux

JB : Après quatre ans d’une restauration méticuleuse de ce monument, le principal défi consiste à obtenir le plébiscite du public que nous accueillons depuis le 12 juin dernier. Il nous faut aussi tenir la promesse de faire de l’Hôtel de la Marine un véritable lieu de vie. Permettre à tous de retrouver une traversée urbaine entre la rue Royale et la Concorde, contribuer à redynamiser le quartier, proposer une animation pour sortir la vaste place de son destin de lieu de passage, mais nullement de vie : telles sont nos ambitions.

© Carole Desheulles pour business immo global

Projet

JB : Les métiers d’art ont été essentiels pour mener à bien le projet de rénovation des lieux. Rien n’aurait été possible sans eux. Le parti pris de restauration a été archéologique et pour ainsi dire fétichiste ! Les marins qui nous ont précédés, et qui d’ailleurs ont été d’excellents conservateurs, ont laissé 15 à 20 couches de repeints dans les appartements des Intendants. Un premier artisan les a toutes dégagées, strate après strate, centimètre carré par centimètre carré, chimiquement et mécaniquement. La première couche, c’est-à-dire la couche originelle datant du XVIIIe siècle, a été restaurée comme un tableau, par un autre atelier d’art. Environ 80 % des peintures, des boiseries et maints détails décoratifs d’origine ont ainsi été mis au jour. Le chantier de restauration a été conduit grâce à une cinquantaine d’entreprises dont on ne peut aujourd’hui qu’admirer le savoir-faire.

AM : Notre scénographie du lieu a dû se plier à trois questions : qui étaient ceux qui ont construit cela, pourquoi l’a-t-on conservé et qu’a-t-il à nous dire encore de contemporain. Devant tous ces objets inertes, nous avons voulu, par une scénographie théâtrale, apporter du souffle, redonner la présence de ceux qui ont vécu là et que les murs nous racontent ce qu’ils ont vu. Ainsi chaque pièce est la scène où se déroule une intrigue théâtrale. Le travail mené vise à humaniser les lieux en partageant avec tous les publics un savoir, une émotion, une transmission. La cour d’honneur est magnifiée par le jardin de lumière où l’on a semé 6 800 leds. C’est aussi un hommage à la Marine, car le pilotage des leds décrit entre autres des vagues qui accompagnent les pas des visiteurs. Par ailleurs, j’ai voulu qu’en ces lieux représentant, dans la fabrication des meubles, l’excellence à la française au XVIIIe siècle, nous réalisions un mobilier de l’excellence contemporaine réalisable uniquement grâce à la modélisation numérique.

CA : Sur ce site à haute valeur historique, nous sommes partout et tout le temps en présence d’un véritable décor de théâtre où tout est classé monument historique et l’Hôtel de la Marine est un établissement recevant du public de première catégorie. Notre rôle, notre mission aura été de mettre en musique sa réhabilitation afin de proposer des lieux confortables, de véritables destinations. Le travail commence maintenant. La complexité et les contraintes créent l’innovation. Ici, tout a été plus difficile qu’ailleurs. Nous avons beaucoup appris avec cette aventure.

Codes 

JB : L’Hôtel de la Marine pourrait, demain, devenir un véritable lieu de promenade, de flânerie, de déambulation. On y viendra boire un verre en terrasse, déjeuner chez Jean-François Piège, se cultiver à la librairie… À partir de l’automne, ce lieu se verra enrichi d’une composante culturelle supplémentaire avec la galerie Al Thani qui dévoilera sa première exposition à dimension universelle en forte résonance avec le siècle des Lumières. Ainsi renouons-nous avec l’institution du Garde-Meuble de la Couronne qui fut le premier musée des arts décoratifs de France. L’universalité issue des Lumières est peut-être l’ADN fondamental de l’Hôtel de la Marine.

AM : L’Hôtel de la Marine est, depuis ses origines, un lieu de l’extrémité. Il faut aujourd’hui lui redonner une centralité qui ne va pas sans une requalification de la place de la Concorde, qui articule les Tuileries, Rivoli, l’avenue des Champs-Élysées et la seine. Ce bout de ville aujourd’hui inhabitable par la dictature automobile doit, demain, devenir un lieu ouvert sur la nature où l’on pourra se retrouver. La cour d’honneur peut endosser l’idée d’être une place intérieure, au calme, un lieu de refuge quand la ville est trop bouillonnante. Je suis convaincu que l’Hôtel de la Marine sera, demain, aussi réputé que la tour Eiffel comme lieu de destination. Enfin, ce lieu représente un élément de référence de cette culture française du XVIIIe siècle où, avant la Révolution française, l’esprit de philosophie, de gastronomie et de liberté des mœurs s’est imposé, valeurs qui préfigurent la société que nous vivons aujourd’hui.

CA : De ma fenêtre usage pur, si j’ai un souhait, c’est de faire en sorte que la place de la Concorde tout entière trouve une nouvelle ambition avec une offre de lieux de vie qui redonne à l’usager, au piéton, au Parisien, toute sa place. Ce qui est fait dans l’Hôtel de la Marine avec 600 places de travail par jour ne sera pas sans impact sur son environnement proche. La Concorde doit redevenir une place à vivre.

© Carole Desheulles pour business immo global
© Carole Desheulles pour business immo global

Clément Alteresco

Expert des espaces de travail, il cofonde, entre autres, l’un des premiers espaces de coworking à San Francisco, en 2007. En 2012, il lance Morning et sillonne Paris à la recherche d’opportunités. Son idée ? Investir des lieux éphémères, les transformer en coworking et partager les bénéfices avec les propriétaires. En 2019, Morning et Nexity s’associent afin de renforcer leurs positions sur le marché du coworking. Clément Alteresco a ainsi créé plus d’une cinquantaine d’espaces et ambitionne d’héberger, d’ici l’année prochaine, plus de 25 000 coworkers sur 200 000 m2.

© Carole Desheulles pour business immo global

Alain Moatti   

Architecte DPLG en 1988, Alain Moatti a forgé son expérience dans le domaine de l’architecture, de l’architecture d’intérieur, de la scénographie et du design durant près de 30 ans. En 2001 il fonde avec Henri Rivière (1965-2010), architecte designer, l’agence Moatti-Rivière. Pour l’architecte, réaliser un siège d’entreprise, un musée pour une ville, inventer le concept pour un centre commercial ou encore réaliser le « vivre ensemble » pour un bâtiment de logement demande la même attention à l’identité de l’utilisateur final et au lieu dans lequel on construit.  

© Carole Desheulles pour business immo global

Jocelyn Bouraly

Après des études littéraires et commerciales, Jocelyn Bouraly a navigué quelques années dans le secteur privé avant de jeter l’ancre au Centre des monuments nationaux (CMN). Passionné par le monde des livres, il anime les Éditions du patrimoine durant cinq ans puis devient administrateur de la Villa Cavrois (chef-d’œuvre de Robert Mallet-Stevens), de la cathédrale d’Amiens et de la colonne de la Grande Armée. Depuis un peu plus d’un an, il met son expérience en matière de conservation, animation culturelle et promotion du patrimoine au service de l’Hôtel de la Marine dont il est l’administrateur. 

© Carole Desheulles pour business immo global

Leur projet commun

© P. Berthé ou P. Cadet / Centre des monuments nationaux – Photo de presse.

Place de la Concorde, l’Hôtel de la Marine a ouvert ses portes au public après quatre ans de chantier. Construit au XVIIIe siècle par Ange Jacques Gabriel, l’édifice a abrité jusqu’à la Révolution le Garde-Meuble de la Couronne avant de devenir, pendant plus de 200 ans le siège de l’état-major de la Marine. Le projet de sa restauration a été mené par Christophe Bottineau, architecte en chef des monuments historiques, sous la houlette du Centre des monuments nationaux. La scénographie, la mise en lumière des façades intérieures et du balcon sur la place de la Concorde, la signalétique et le mobilier contemporain ont été confiés à l’agence Moatti-Rivière. Morning, spécialiste des espaces de travail, y a ouvert un espace de 6 000 m2 destinés à accueillir plus de 600 coworkers.  


Article issu du numéro 177 de Business Immo Global.

Pour consulter le numéro dans son intégralité, cliquez ici