La revue des nouveaux usages
et du pouvoir des lieux.

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Penser la ville avec la nature

Photo à la Une : rue F. Forest, Cité-jardin de l’Aqueduc d’Arcueil. Commanditée par l’OPHBM de la Seine, elle a été construite par Maurice Payret-Dortail entre 1921 et 1923. Ses 228 logements étaient organisés autour de places et de clos, d’un stade, d’une coopérative alimentaire et d’un groupe scolaire – © Archives du département de la Seine – OPH

Contrairement à une idée reçue particulièrement tenace, la « demande de verdure », la « démarche paysagère »… ne sont pas des phénomènes récents, liés à une prise de conscience collective des enjeux écologiques ou l’envie de fuir la grande ville, concomitante à la crise sanitaire. Lorsque la métropole étouffe, la campagne devient le lieu idéal pour se ressourcer. Pour les concepteurs de la ville industrialisée du début du XXe siècle, associer ville et campagne c’est rapprocher les citadins de ce petit bout de « Printemps chez soi1 » qui répare les maux de la ville moderne.

Pour Ebenezer Howard (1850-1928) il s’agit de « porter le nouveau cycle de la civilisation urbaine plutôt que de le subir2 ». Il préconise donc la fondation de « cités-jardins » pour offrir à tous des conditions de vie agréables. Pour dépasser l’idée du « jardin sur la fenêtre », il ambitionne de créer un véritable maillage entre cadre végétal (ceinture de champs et pâturages, parcs publics et jardins privatifs) et contenu social favorisant le « bien commun »3. En théorie, donc, Ebenezer Howard mise sur l’esprit coopérateur des habitants. Mais en pratique, qu’est-ce que cela donne ?

Construire des modèles à implémenter pour répondre aux urgences

Avec presque 3 millions d’habitants à la veille de la Première Guerre mondiale, Paris surpeuplé4 exporte ses nuisances « hors les murs ». Jusqu’au début du XXe siècle, les ménages les plus démunis de ressources financières et sociales sont logés dans le parc privé dégradé qui sert de logement social de fait. Médecins, architectes, urbanistes… alertent les autorités sur la question de l’hygiène. En 1904, une enquête révèle que 12 000 personnes meurent chaque année à Paris de la tuberculose, baptisée alors « maladie de l’habitat ». La crise sanitaire due au mal-logement devient un problème crucial et global. La loi Bonnevay de juillet 1912 institue les habitations à bon marché (HBM) et autorise les collectivités locales à construire en créant des offices publics. En 1915 est créé l’Office public d’habitations à bon marché (OPHBM) du département de la Seine dont Henri Sellier sera le premier administrateur. Ce dernier est également maire de Suresnes (de 1919 à 1941), cette double fonction va lui permettre d’impulser la construction par le bailleur social OPHBM d’une quinzaine de cités-jardins en banlieue parisienne, dont celle de Suresnes qui fait figure de modèle.

Cité-jardin : à l’épreuve des aspirations contemporaines du « vivre mieux »

Depuis quelques décennies maintenant, le désengagement croissant de l’État dans la politique de la ville pousse les municipalités à trouver des solutions personnalisées pour résoudre elles-mêmes leur problème de logement. La réforme du financement des HLM entre 1966 et 1968 réduit leur champ d’application alors même que la crise du logement et de l’hébergement perdure, peu ou prou, dans des conditions comparables5. Construire du logement et réhabiliter l’existant sont des impératifs de société. 

Sur fond de crise écologique, sanitaire et sociale, les mots d’Émile Zola n’ont jamais autant été d’actualité : « À mesure que Paris s’est agrandi, les arbres ont reculé et les habitants, sevrés de verdure, ont vécu dans le continuel rêve de posséder, quelque part, un bout de champ à eux. »

Ringardisées par la modernité6, les cités-jardins incarnent au XXIe siècle le symbole d’un mode de vie collectif idéal, matière à étudier du « vivre ensemble » dans un cadre végétalisé à la densité maîtrisée.

Il ne faut cependant pas tomber dans le piège d’un modèle idéalisé. Façonnées par des projets politiques fonction des impératifs de l’époque, il est important de se rappeler la diversité des approches et des collaborations qui ont façonné les plus de 80 cités-jardins d’Île-de-France. Car, comme le dit le philosophe Thierry Paquot, force est de constater que la plupart du temps, la cité-jardin se borne à être « une banlieue-jardin, un lotissement amélioré, un îlot verdoyant, sans la richesse associative qu’imaginait Ebenezer Howard ».

Se poser la question de la mobilisation des moyens et du choix des partis pris des projets pour préserver ce patrimoine, c’est avant tout se rappeler cette filiation très forte entre des modèles initiés par le privé et portés ensuite par le secteur public. Dans la réflexion howardienne7, le système capitaliste est à améliorer, certes, mais ses valeurs sont reconnues et doivent promouvoir des projets d’émancipation8. Le carburant du projet est fourni par la maîtrise de la rente foncière, et la municipalité porte le projet politique pour contrôler et redistribuer selon les besoins et le bien-être de la ville.

Ainsi, chaque projet est unique et doit questionner à la fois le progrès9, la forme urbaine et le projet politique. Il n’y a pas une façon de (re)faire la cité-jardin, et surtout, cela ne se fait pas dans l’urgence d’injonctions critiques.

Dans l’actualité de la métropole parisienne, la réflexion sur l’urbain et l’humain se poursuit à l’aune de projets ambitieux tel que le Village olympique. Et c’est fin 2019 que le mot d’ordre était donné par Nicolas Ferrand, directeur général de la Société de livraison des ouvrages olympiques (Solideo) : l’aménageur promet pour le Village des médias de Paris-2024 une « cité-jardin du XXIe siècle ». Avec un budget annoncé de 115 M€, on pourrait y voir un retour en grâce officiel de ce modèle d’urbanisme écologique et social. Et depuis la pandémie, cette annonce fait presque figure de prédiction. Mais a-t-on bien compris que la cité-jardin, c’est avant tout un état d’esprit basé sur le partage et le bien commun favorisés par un cadre de vie à la densité contrôlée, entre ville et campagne, équilibrant économie – écologie et solidarité ? 

Comme le dit l’économiste américain Jeremy Rifkin « la focalisation sur le PIB, indice roi du système capitaliste, change pour laisser place aux indicateurs de qualité de vie… de résilience » ; « rendre la ville désirable, en favorisant une économie circulaire et régénératrice »10, qui considère toutes les ressources locales du territoire, c’est ouvrir la voie à une meilleure régulation de la suractivité humaine dans le fragile équilibre de la relation écosystémique. 

Cité-jardin de Suresnes, en 1933. La partie sud-est est encore en travaux. © Archives du département de la Seine - OPH
Vue de Dubaï. La pollution de l’air dans les grandes villes se manifeste sous la forme d’un brouillard épais et suffoquant appelé « smog », de l’anglais « smoke » pour « fumée », et « fog » pour « brouillard » - © Aleksandar Pasaric / Pexel – Libre d’utilisation
L’Express, 2 octobre 2019.

1 E. ZOLA, Le Capitaine Burle et autres contes (1882), Genève, Famot 1983, p. 225
2 E. HOWARD, Tomorrow, a peaceful path to Real Reform, 1898.
3 « Ce qui engage les uns envers les autres et non pas ce qu’on partage entre soi », selon le philosophe Thierry Paquot, 2004.
4 Rapport de la Commission d’extension de Paris de 1912 : « Les statistiques font savoir que la population de la banlieue du département de la Seine a quintuplé depuis 50 ans ; elle n’atteignait pas 260 000 habitants en 1861 ; elle dépassait 1 200 000 habitants en 1911. »
5 La Fondation Abbé Pierre estime à 3,5 millions le nombre des mal-logés, dont 141 500 sans-abri, en hausse de 50 % depuis 2001. Et le 115, qui gère l’hébergement d’urgence, est saturé : en décembre 2013, 43 % des sans-abri qui ont appelé ce numéro n’ont pas obtenu de places à Paris, 61 % en province.
6 Le Corbusier procède sans autre forme de procès à l’amalgame entre les ‘‘baraques’’ des lotissements spéculatifs et les cités de ‘‘petites maisons’’, les ‘‘cités-jardins’’ dit-il quelquefois sans trop d’embarras. Il dénonce alors, par le verbe et le dessin, le gaspillage qu’engendre cette forme d’urbanisme. » Par Daniel Pinson, « Les monuments domestiques pour le plus grand nombre : une autre histoire… » IN C. COMPAIN-GAJAC, Conservation-restauration de l’architecture du Mouvement moderne Choix d’architectures – États des lieux –
Regards croisés, 2012, PUP, p. 87-99.
7 E. HOWARD, Tomorrow, a peaceful path to Real Reform, 1898.
8 Cités jardins, Genèse et actualités d’une utopie », Les Cahiers de l’IPRAUS, n°02.
9 Loin d’être passéiste, Ebenezer Howard est un partisan du tramway électrique et du train, qui desservent ses cités-jardins.
10 RIFKIN Jeremy, Why the Fossil Fuel Civilization Will Collapse by 2028, and the Bold Economic Plan to Save Life on Earth, EPub, 2019.

Article issu du numéro 177 de Business Immo Global.

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