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« La place accordée à la nature doit prendre la dimension d’une véritable composante architecturale »

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L’auteur du nouveau siège de Gide à Paris casse les codes de l’immobilier et réinvente les lieux de travail avec son laboratoire de réflexion collective Stream. Interview… très vivante de Philippe Chiambaretta.

in interiors : Pourquoi l’architecture doit-elle se tourner vers le vivant ?

Philippe Chiambaretta : C’est le constat que nous faisons depuis presque dix ans avec Stream, notre laboratoire de recherche appliquée, et les 150 chercheurs et penseurs (géographes, biologistes, paysagistes, sociologues…) du monde entier qui y contribuent. Nous avons publié deux ouvrages sur le sujet, Stream 03 et 04, qui ont totalement redéfini mes objectifs et mon engagement d’architecte.
Pour résumer : avec la « grande accélération », l’urbanisation massive de la planète à partir des années 1950, les humains sont devenus une force géologique qui déstabilise le système Terre. Pour survivre en tant qu’espèce, ils n’ont désormais plus d’autre choix que de quitter leur position dominatrice vis-à-vis de la nature pour s’y fondre avec les autres espèces. D’un point de vue architectural, cela implique que l’organisme vivant, système naturel le plus complexe, serve de grille de lecture pour notre façon d’habiter la Terre. Et notamment pour nos systèmes urbains, qui concentreront bientôt 75 % de la population mondiale.
Attention, il ne s’agit pas d’espérer revenir à une nature sauvage, incompatible avec notre mode de vie, ni de se contenter de quelques touches de biomimétisme, qui revient à copier une ou deux ingéniosités de la nature d’un point de vue purement formel sans les penser comme un système, ni encore, à l’autre extrême, de croire en l’avènement d’une smart city technologique, où la donnée froide et stérile dicterait notre façon d’habiter. Non, c’est la ville entière qui doit être conçue comme un organisme : une « ville-métabolisme » qui s’inspire des mécanismes du vivant. L’architecture a le rôle, voire le devoir, de faire converger les autres sciences vers cet objectif. Il n’y a, bien sûr, pas un seul modèle, mais une grande variété de métabolismes urbains, tout comme il y a une grande variété d’espèces vivantes.

ii : Comment prenez-vous en compte le vivant dans vos réalisations ?

PC : L’essentiel est de le faire dès la conception. L’architecture ne peut plus produire des objets isolés, mais doit systématiquement repartir du milieu préexistant pour mieux s’y enraciner et y cohabiter : son histoire, la nature du terrain, le bâti présent, ses écosystèmes naturels, ses flux économiques… Chaque projet doit être coconçu avec les habitants du territoire et ses futurs utilisateurs par une équipe pluridisciplinaire (paysagistes, sociologues, économistes…). Le bâti doit avoir la possibilité de croître de manière organique, d’être réversible, d’évoluer dans le temps et de fonctionner de manière « métabolique » en produisant et recyclant des flux… Comme un être vivant. La place accordée à la nature elle-même ne doit plus être une simple touche cosmétique mais prendre la dimension d’une véritable composante architecturale, pensée très en amont. Nous devons sans cesse nous interroger sur la façon dont le bâti intègre les matériaux naturels, le végétal, la biodiversité (notamment animale), l’agriculture urbaine, la circulation de l’air, la lumière naturelle… Pour reprendre le titre de l’ouvrage de Marion Waller, penser l’architecture comme des Artefacts naturels.

ii : Quels sont vos projets « manifestes » du vivant en architecture ?

PC : Ils le sont tous d’une certaine façon : les recherches de notre pôle Stream sont toutes appliquées par PCA, notre pôle production. Nous démarrerons, par exemple, cette année la construction du Stream Building, un bâtiment expérimental face au nouveau palais de Justice de Paris, dans le 17e arrondissement, lauréat du concours « Réinventer Paris ». Il présentera une structure bois, une façade bioclimatique, un écosystème nourricier circulaire (potager, houblonnerie, compost…) et une programmation mixte, capable d’évoluer dans le temps (plus de chambres d’hôtels, moins de bureaux…). Mais parmi les projets déjà sortis de terre, c’est le nouveau siège du cabinet d’avocats Gide, place Saint-Augustin, à Paris, en plein quartier historique des affaires, qui s’approche le plus de ce « manifeste ».

ii : Justement, quelles sont les caractéristiques de ce bâtiment ?

PC : C’est un très bel exemple de reconstruction métabolique de la ville sur elle-même. Nous avons d’abord pris en compte le milieu existant, l’architecture d’une caserne militaire en activité depuis 250 ans. Nous avons repensé le bâtiment autour de sa grande cour autrefois dédiée à la revue des troupes, que nous avons transformée en une sorte de place de village ; les anciens baraquements sur cour ont été élargis pour installer les bureaux des avocats ; l’aile noble sur rue, rénovée, accueille désormais les clients.
Un pavillon a été ajouté au centre pour servir de centre névralgique à l’ensemble et permettre aux avocats, clients et visiteurs de se croiser et d’échanger dans un espace vivant, agréable et propice à l’intelligence collective. Le bâtiment entier a été pensé comme une membrane poreuse, laissant circuler les flux d’air, de lumière, de personnes : les bureaux présentent des surfaces entièrement vitrées (une gageure pour une profession très à cheval sur la confidentialité) et ouvrent tous sur des balcons circulants et des terrasses. Le végétal, enfin, fait partie intégrante du projet. Le design d’intérieur utilise en grande partie le bois (notamment le sycomore) issu de forêts écogérées, la cour fait surgir du sol un jardin pensé pour la biodiversité, les espaces extérieurs sont quasiment tous végétalisés et le toit est occupé par un potager urbain dont la production est consommée sur place. C’est tout cela, le vivant en architecture, et certainement plus encore à l’avenir, car nous sommes encore aux prémices de ce qu’une architecture métabolique pourrait signifier.

La cour intérieure du siège du cabinet d’avocats Gide, place Saint-Augustin, à Paris, fait surgir du sol un jardin pensé pour la biodiversité.

ii : Et le prochain sujet de votre revue-livre d’exploration Stream ?

PC : Nous démarrons actuellement avec les équipes de PCA-Stream notre prochain cycle de recherche sur les « Nouvelles intelligences », qui va explorer nos façons de concevoir nos bureaux, nos logements, nos transports, nos campus universitaires, bref nos villes, avec l’aide des nouvelles technologies et de l’intelligence artificielle, en articulation avec les intelligences collectives et émotionnelles. Le vivant augmenté, en quelque sorte.

Philippe Chiambaretta, Architecte