La revue des nouveaux usages
et du pouvoir des lieux.

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Les matériaux de demain ne datent pas d’hier…

Image d’illustration : Jacques Raymond Lucotte (dessinateur) – « Charpente », dans Denis Diderot, Jean le Rond d’Alembert, Recueil de planches sur les Sciences, les Arts libéraux, et les Arts mécaniques…, Paris 1763, planche I. – © Bibliothèque de l’École nationale des ponts.

À l’aune de l’entrée en vigueur de la RE2020, les mondes de la construction et de l’immobilier s’agitent pour organiser leur « décarbonation ». Sur fond de crise écologique, le principe du bon matériau au bon endroit, que l’on aime appeler aujourd’hui « alternatif », gagne en traction sur les chantiers, mais ses racines ne datent pas d’hier.

La construction renouvelable est parfois présentée comme une avancée entièrement inédite. Elle n’est pourtant qu’un retour à un mode de fonctionnement ancien. De fait, l’Humanité a naturellement employé une conception circulaire pendant la plus grande partie de son histoire, et ce dans tous les domaines de production. Dans le cas d’une démolition, les constructions en pierre de taille étaient par exemple réemployées sur d’autres chantiers1. Au XVIIIe siècle, les vues pittoresques de dégagements de grands édifices font partie intégrante du spectacle de la ville en chantier.

Dans cette vague de réémergence de matériaux séculaires, le bois défie le roi béton. Encensé pour ses nombreuses qualités – sa faible empreinte carbone, ses possibilités de recyclage, sa mise en œuvre rapide… – son utilisation dans le bâtiment n’a là encore rien d’inédit. Jusqu’au XIXe siècle, la construction en bois était une technique courante en France, les charpentes des cathédrales et les maisons à colombage en témoignent. Et à ce jour, il existe encore à Paris une dizaine de milliers de bâtiments à pan de bois. Bien que l’urgence écologique justifie ce retour en force, l’histoire nous éclaire sur ce qui est de l’ordre de l’innovation, de la tendance, de la démonstration. Parce qu’il ne faut pas oublier que, in fine, nous élaborons notre cadre de vie !

Bois vs béton

L’abandon du bois dans la construction fut la conséquence d’une longue chaîne de causalité historique. Au début de l’ère industrielle, le bois est utilisé pour la production d’énergie, mais il sert également à construire les ouvrages de soutènement lors des guerres de 1870 et de 1914-1918. S’en suit une pénurie de matière première. À celle-ci s’ajoute, après la Grande Guerre, le manque de main-d’œuvre qualifiée pour travailler le bois. Nombre de charpentiers, envoyés au front pour boiser les tranchées n’en étaient pas revenus, et les ouvriers italiens à qui il fallut faire appel à ce moment-là étaient surtout maçons. La reconstruction s’est donc faite avec d’autres matériaux : le parpaing et la brique. Dans les pays germanophones, la transmission du savoir par l’écrit a permis de conserver la connaissance. Les articles techniques les plus pointus sur la construction bois sont issus d’universités allemandes, la France s’inscrit davantage dans une tradition orale qui peut se perdre.

Concomitamment, le béton est créé pour l’art de bâtir. Entre 1892 et 1910, la maison Hennebique développe une stratégie de promotion basée sur la sûreté du matériau (« plus d’incendies désastreux ») et sa rapidité de mise en œuvre. Facteur essentiel du développement des systèmes constructifs destinés à la production de masse, il constitue, durant l’après-guerre, la matière première des grands programmes publics et du logement. La France devient LE pays de l’industrialisation du béton.

« Au rythme où on construit, il n’y aura plus de forêts2 »

Juliette Caron :
« La seule femme en France exerçant le métier de charpentier »,
vers 1914. Paris.

Qu’on soit initiés ou pas, la perspective de passer d’une industrialisation « tout béton » à une industrialisation « tout bois » inquiète. Mais là encore, la question est-elle légitime ? 

Dans les années 1980 déjà, afin d’exploiter le potentiel de la forêt française, les pouvoirs publics ont incité les maîtres d’ouvrage sociaux à recourir au bois. Ces derniers ont signé alors un accord avec les organismes professionnels, visant la réalisation de 6 000 logements sur une période de trois ans. Un objectif largement dépassé qui a révélé l’existence d’un marché non seulement dans le secteur social, mais également dans la maison individuelle en habitat diffus. Depuis cette période, les professionnels de la filière, fédérés par le Comité national pour le développement du bois (CNDB), organisent de manière croissante la promotion du bois dans la construction.

Mais bien que la ressource forestière soit abondante, c’est davantage son utilisation qui fait débat, car elle fait appel aux mêmes process décriés dans l’agriculture intensive. Pour la majorité d’entre nous, la forêt dite « primaire » est un lieu de promenade et de lien avec la nature. La réalité des professionnels du secteur est tout autre. La filière a besoin de forêts « industrialisées » c’est-à-dire plantées, pour répondre à des exigences de rentabilité. Le bois le plus utilisé aujourd’hui est industriel, et ses procédés d’exploitation sont loin d’être toujours respectueux de l’environnement. Certes, il y a des exemples de forêts gérées durablement, mais cela s’accompagne d’un mode de consommation adapté ; mettre le moins de bois possible dans les constructions, construire moins… Des changements sont nécessaires, que ce soit en amont ou en aval3.

De l’inventivité plus que de l’innovation

« On parle beaucoup d’innovation sur des produits qui existent depuis 20 ans, par extension ils n’en sont plus vraiment. La réalité est

Axonométrie de la structure de la Mjøstårnet.

davantage faite d’usages détournés de certaines techniques : les panneaux de cross laminated timber (CLT) – ou bois lamellé croisé – pour les planchers sont utilisés pour les murs, les façades mixtes bois/béton ; les assemblages bois avec boulons ont été remplacés par des vis, et aujourd’hui, c’est la technique la plus répandue… », selon Laurent Pierrat, ingénieur structure bois. Quand on y regarde de plus près, il y a souvent un lien avec une technique qui existe depuis longtemps. 

Pourtant, à l’instar de la communication faite autour du futur Village olympique, certains bâtiments semblent être de véritables démonstrateurs

d’innovation. En 2019, était inaugurée à Brumunddal, en Norvège, la Mjøstårnet, plus haute tour en bois du monde (85,4 m). Selon les architectes de l’agence Voll, le véritable enjeu a été de combiner trois défis du bâtiment : la résistance au feu4, la hauteur, et la résistance aux vents. Mais au-delà de l’éternel débat sur la sécurité des IGH, celui sur la vivabilité de ces bâtiments semble rester dans l’angle mort. Si l’on regarde de plus près la structure pour faire tenir tout ça, la section des poteaux en lamellé-collé est de 60 x 60 cm, et les poteaux d’angles atteignent même 150 x 60 cm. Qui a envie de vivre en « plan simplifié » avec de grosses poutres croisées qui traversent une pièce ou une fenêtre ? Et quand on sait qu’en ville dense, le moindre mètre carré compte, ce constat est loin d’être anecdotique pour le promoteur-investisseur à l’habitant.

Travailler avec des matériaux renouvelables, certes, mais quand on conçoit sur un motif de « concept d’usage » écologique et innovant, attention aux effets de bord. Une fois encore, tout est question de contexte et de situation.


Article issu du nouveau numéro de Business Immo Global.

Pour consulter le numéro dans son intégralité, cliquez ici


1 BARIDON Laurent, NÈGRE Valérie, L’Art du chantier. Construire et démolir du XVIe au XXIe siècle, Cité de l’architecture et du patrimoine avec Snoeck Publishers, novembre 2018.

2 DE LA CHESNAIS Éric, « L’agriculture et l’urbanisation continuent de détruire les forêts du monde », Le Figaro, 8 septembre 2015.

3 « 25 propositions pour mieux gérer la forêt française », rapport de Christian Franqueville pour le ministère de l’Agriculture et de la Forêt, 2015.

4 On devrait davantage parler de « prévisibilité » plus que de résistance au feu : le bois, contrairement au béton, brûle devant une flamme.