La revue des nouveaux usages
et du pouvoir des lieux.

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Donner envie pour enfin Faire

Image à la Une : © pogonici / Adobe Stock

Le comportement désigne « l’ensemble des réactions objectivement observables », vulgairement, nos habitudes d’action. Nos habitudes d’action sont conditionnées par nos envies. Ainsi, si nos envies, ou je dirais même, nos désirs, changent, alors nos comportements évoluent. En suivant un raisonnement par l’absurde, si nos comportements ne changent pas, nos envies ne bougeront pas.

L’envie est gratuite, elle est poreuse entre le milieu professionnel et personnel, elle a l’avantage de remettre l’homme au centre des solutions, qui plus est, elle est neutre en carbone ! Sans envie, rien ne se passe. « La liberté, c’est de faire ce que l’on aime » — Coluche, c’est de faire ce que l’on désire, ce dont on a envie.

Alors si l’on traduit cela dans le monde du bâtiment, cela veut dire qu’il faudrait complètement revoir notre approche de la transition énergétique, aujourd’hui centrée principalement sur la rénovation énergétique et un champ lexical de l’action lourde de « Faire » ! Il s’agirait désormais de « Faire », et de donner l’envie de « Faire ».

Alors pourquoi le changement des comportements ?

Eh bien, parce que, quelle que soit la règle, si la pénalité de ne pas la respecter est amortissable, voire amortie historiquement dans les bilans économiques des opérations immobilières, elle sera contournée tant que le « comportement » des individus qui arbitrent ces décisions ne changera pas. Pour ne citer que des exemples en matière d’urbanisation, on peut aisément regarder de quelle manière les règles de la séquence ERC, existantes depuis 40 ans, sont restées « inefficaces » si longtemps, pour reprendre les termes d’Humanité et Biodiversité, en matière de protection des zones humides, de préservation des zones naturelles ou encore de protection de la biodiversité.

Dans un immeuble de bureau, c’est le « comportement » des individus qui conditionnera l’ouverture d’une fenêtre, la température de consigne d’une pièce, la veille d’un ordinateur, l’allumage d’une ampoule. Le coût énergétique de la technologie censée remplacer ces petits gestes est colossal comparé au coût du « simple geste ».

Aujourd’hui, la doxa vise la fabrication d’immeubles où l’inconséquence des hommes est compensée par une sur-équipementation en automates, compteurs, sous-compteurs, capteurs… Tous ces appareils dits « smart » ne peuvent fonctionner sans le recours à des sociétés de commissionning et de rétro-commissionning pendant des années durant. Ces appareillages n’échappent pas à la tragédie de l’obsolescence programmée et ils ont des durées de vie limitées intrinsèquement par les composants électroniques qui les composent. Enfin, la multiplication de ces appareillages est loin d’être neutre en carbone et elle est également consommatrice de ressources minières. Finalement, le bilan énergétique d’un immeuble « smartisé » sera négatif tant les gains énergétiques obtenus n’atteindront jamais le coût énergétique initial investi dans sa fabrication.

L’idée même du « smart », dans le secteur du bâtiment, est une double imposture ! D’une part, il n’apporte aucune solution sans l’intervention intelligente de l’homme, d’autre part, il laisse penser au grand public de sa prétendue intelligence. Il faut réapprendre à remplacer les machines par des êtres humains, des femmes et des hommes non délocalisables, rémunérés à faire quelque chose, neutre en carbone.

Concernant le consensus qui laisserait penser que la rénovation énergétique serait « la solution » pour une transition énergétique dans le bâtiment, rien n’est moins sûr !

Pour un immeuble de bureau, le coût carbone des travaux (2,3 téqCO²/m²) est bien supérieur au coût de l’exploitation (0,9 téqCO²/m²) de celui-ci sur un cycle de vie de 50 ans (source : OID 2019). Toujours selon l’OID, sur un échantillon de bâtiments représentant près de 5 % du parc immobilier tertiaire français, les gains énergétiques constatés, statistiquement, après une rénovation avoisineraient les 12 % annuels. Le Haut Conseil pour le Climat soulignait dans son rapport d’étape « des rénovations énergétiques nombreuses, mais peu performantes » en parlant du parc de logement.

Fort de ces constats sur le parc tertiaire et le parc résidentiel, on serait plutôt tenté de rationaliser les rénovations pour ne les « faire » que lorsqu’elles sont vraiment nécessaires ou répondent à un nouveau besoin d’usages.

J’ai la profonde intuition que la sphère publique doit sortir du champ lexical de la « rénovation énergétique » et du « smart » qui nous déresponsabilise. Laissez-nous notre intelligence, ne taisez plus notre pouvoir d’agir individuellement, re-responsabilisons-nous.

Notre comportement et nos comportements collectifs sont donc essentiels, ils nous donnent un pouvoir, un pouvoir inaliénable, celui d’« agir ». Et pour se faire, il faut en avoir envie, c’est-à-dire le désirer. Comment travailler sur nos désirs ? C’est sans doute la question que devraient se poser les industriels de « la fabrique de la loi », les penseurs de l’écologie et les médias, notamment. Ceci nous amène vers un travail sur les désirs de société et donc de nouveaux imaginaires de sociétés, « tournés vers des joies actives » dirait Benito Spinoza.

Tant que nous n’en aurons pas envie, collectivement, toutes les politiques environnementales du monde ne nous aideront pas à préserver, suffisamment, notre bel espace de vie, le seul que nous ayons, et ainsi, la qualité de nos vies.

Pour un avenir durable,

 

© Franck Dunouau

Loïs Moulas, entrepreneur de l’immobilier durable et directeur général de l’OID