La revue des nouveaux usages
et du pouvoir des lieux.

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La nouvelle convivialité urbaine

Photo à la Une : © MNStudio / Adobe Stock

Après le confinement, se réapproprier le « dehors » tout en respectant les règles de distanciation physique est apparu fondamental. Devenus plus que des espaces utilitaires, la rue, le passage, la place, le parvis, le trottoir, tout ce qui se passe entre les bâtiments… sont avant tout des lieux de partage, de rencontre, de convivialité, de contemplation. De nouvelles expérimentations sont à l’œuvre, redistribuant les cartes entre espaces de vie publique et espaces de vie privée. Décryptage…

Après 55 jours de confinement, le défi de la réappropriation du « dehors » dans le respect des règles de « distanciation physique1 » est de taille. À Paris, comme dans la plupart des grandes métropoles, la taille des trottoirs(<1,5 m en moyenne en France) et l’encombrement de l’espace public par tout un tas de dispositifs (bornes, potelets, arceaux, boîtiers électriques, véhicules, etc.) ne permettent pas la reprise sereine de la vie sociale en extérieur. Car loin de n’être que des espaces utilitaires, la rue, le passage, la place, le parvis, le trottoir, tout ce qui se passe entre les bâtiments… sont avant tout des lieux de partage, de rencontre, de convivialité, de contemplation (dont le confinement nous a fait expérimenter la privation). Alors afin d’éviter que notre moral ne défaille durablement, comment restituer massivement de l’espace public « capable », susceptible d’être un lieu d’échanges et de reprise de l’activité économique de proximité ?

Pour apporter des éclairages pertinents, il s’agit avant tout de revenir sur la notion d’aménité.

« Aménité » – du latin amoenitas (« charme ») – signifie à la fois l’amabilité et la douceur dans l’attitude de quelqu’un et, pour un lieu, son agrément. Au-delà de l’étymologie, ce terme porte un ensemble de valeurs matérielles (ressources, espaces) et immatérielles (culture, traditions locales) attachées à nos territoires, et qui « marquent » leur attractivité et leur capacité à créer des liens, à favoriser la justice sociale et l’intégration culturelle.

Carte des trottoirs qui ne permettent pas de respecter la distanciation sociale à Paris (< 2,50 m).
On y constate également que les places et espaces sur dalle sont des espaces de densité acceptable – © Publication du blog « Vraiment Vraiment » Le 21 avril 2020. / Source : Apur 2013 / OpenStreetMap

Je sors donc je suis…

La ville du quotidien s’appréhende au rez-de-chaussée, dans cet entre-deux hybride, à l’intersection des habitudes personnelles et des aspirations communes. Une barrière de cour d’école, un lavoir, un abribus, un coin de galerie marchande, un pied d’immeuble, un mange-debout devant un bistro… sont autant de microlieux3 très divers, à la ville comme à la campagne qui favorisent la rencontre, la discussion, la pause.

En 2019, l’exposition « Nous les arbres » à la Fondation Cartier, prenait le prétexte de l’arbre centenaire de la place du village pour raconter des années de conversations entre générations d’un même village sur un banc. L’ombre d’un arbre, un banc pour s’asseoir, une boisson pour se désaltérer, tout cela semble aller de soi et pourtant. Dans cette équation en apparence si simple se trouve l’équilibre subtil recherché dans toute conception urbaine entre « économie – écologie et solidarité ».

Ces principes sont essentiels à notre bien-être dans l’espace public. Pourquoi faire le choix d’une barrière si l’on peut mettre une jardinière favorisant la biodiversité ? Plusieurs recherches ont déjà montré comment le contact avec la nature améliore notre santé physique4. Supprimez le café et la boulangerie du coin, et c’est toute la vitalité d’un centre-ville, d’une rue, qui se meurt. La préservation de la diversité commerciale, la place laissée au piéton et aux usages ordinaires contribuent tout autant au « genius loci5 » que les espaces bâtis qui les abritent, parce que « l’Homme est un animal social6 ».

Dans sa volonté d’accompagner les villes dans leur démarche de réintroduire la nature en ville, Sineu Graff propose « Steel Garden », une structure esthétique et étendue en acier Corten pour une végétalisation hors sol en zone urbaine – © Sineu Graff

« Penser ambiance, par-delà l’environnement7 »

En ville dense, les acteurs publics, privés et les citadins partagent la gouvernance collective de ces espaces partagés. L’arbitrage a longtemps semblé se faire à la défaveur du citoyen, mais ce rapport semble s’équilibrer en faveur d’une réappropriation citoyenne. Des exemples sont observables à différents niveaux d’implication et au profit de nouveaux outils.

La mairie de Paris a fait de l’application « Dans ma rue », lancée en 2013, l’un des instruments phares de sa politique de gestion de proximité. Les Parisiens peuvent signaler via leur smartphone ou sur le site web, les « anomalies » repérées sur la voie publique : graffiti, déchets, rats, crottes de chiens ou objets abandonnés… À charge pour les agents municipaux d’intervenir ensuite sur le terrain.

Et la démarche semble faire ses preuves8, d’autres villes comme Baltimore, ou Los Angeles (États-Unis) auraient manifesté leur intérêt pour cet outil numérique.

Mais l’actualité a révélé à tous que les enjeux du « rez-de-ville », vont bien au-delà de ces problématiques sanitaires de quartier. Il s’agit également de préserver et maintenir la diversité économique à l’échelle de la rue.

À Milan, la ville a piétonnisé certaines rues et accordé une gratuité de six mois sur les places de stationnement pour que celles-ci soient transformées en terrasses de restaurants. Dans la foulée, les architectes se sont mobilisés pour repenser des dispositifs de terrasse facile à monter, et imaginer du mobilier. En France, le collectif Design for CollectiVe9 cherche à acclimater le modèle pour permettre aux cafés-restaurants de rouvrir dans le respect des règles du vivre ensemble et sauver ce tissu économique fragilisé.

L’art urbain, par le lien qu’il crée entre l’architecture, le paysage, et le design permet également de consolider les compositions urbaines et leur confère une identité. Dans la culture anglo-saxonne, Design urbain et urbanisme ne sont pas une seule et même discipline. L’espace public y est considéré comme un espace défini à aménager et non pas un espace « ouvert » sans destination. Y sont alors agencés des dispositifs de diverses natures : esthétiques (visuels, sonores, olfactifs), d’usage (mobilier urbain, harmonisation des terrasses, etc.) et parfois hybrides, complétés par une programmation, mais toujours avec l’idée de faciliter l’interaction entre le milieu et le piéton (habitant, promeneur, touriste).

C’est dans cet esprit d’amélioration du « design des usages ordinaires » que Paris La Défense expérimente depuis 2012 de nouveaux mobiliers à travers la biennale Forme publique. C’est un événement, tout autant qu’une occasion de faire évoluer l’offre de mobilier urbain au gré des nouvelles attentes des usagers de la dalle (voir ci-dessous).

Ouvrir le champ des possibles

L’urbanisme tactique peut être aujourd’hui considéré comme un moyen efficace de réaliser cette nécessaire transition dans la façon de dynamiser la conception de nos espaces de vie en commun. Le confinement a fait émerger des initiatives spontanées fortes de soutien et de solidarité, et a permis d’expérimenter sans crainte une cohabitation plus naturelle entre voisins des grandes villes : les apéros « de fenêtres », les jeux d’échecs entre « bâtiments », la solidarité de rondes de proximité pour les SDF, l’espace retrouvé dans les rues vidées de leurs voitures.

Plutôt que de démolir tout l’asphalte d’une rue pour reconstruire un type de chaussée complètement différent, les efforts d’acupuncture urbaine utilisent des moyens temporaires et peu coûteux pour changer subtilement l’espace public. Et ce pendant une courte durée, pour répondre à une période de crise par exemple. Si les habitants apprécient les changements, tant mieux ! Peut-être seront-ils bientôt appliqués de manière permanente. A contrario, si ceux-ci n’aiment pas les modifications envisagées, ou ont des suggestions positives sur la façon dont elles peuvent être mises en œuvre, c’est également une bonne chose : des millions d’euros n’auront pas été gaspillés sur un changement permanent et d’autres tests pourront être réalisés pour trouver une meilleure conception, appréciée de tous.

Le changement de paradigme en cours est marqué par ce passage obligé d’un monde concentré à un monde mieux distribué – entre espaces de vie publique et espaces de vie privée.


Une biennale du mobilier urbain dont l’usager est partie prenante

Le mobilier est un vaste champ de créativité pour les concepteurs urbains de tous horizons. Sur le site complexe de La Défense, c’est par l’expérimentation et l’observation attentive de l’évolution des usages que la biennale « Forme publique » créée en 2012, est devenue un véritable laboratoire du mobilier urbain. Chaque manifestation est thématisée et donne lieu et forme à des prototypes que les usagers sont amenés à essayer, tester, adopter sur le temps long (six mois à un an). Depuis la saison 2018-2019, sur les trois équipes en lice, le binôme industriel-designer choisi produira en série le mobilier estampillé Paris La Défense. Dans les éditions précédentes, certains dispositifs comme la table à pique-nique sont devenus pérennes à force d’appropriation. N’hésitez pas à aller les tester, la sélection des lauréats est pour octobre 2020.


Article issu du numéro 11 d’in interiors. Pour accéder à la version digitale de la revue, cliquez ici.


Dans son discours du 19 avril 2020, le Premier ministre, Édouard Philippe, corrige de lui-même le terme de « distanciation sociale », lui préférant le terme de « distanciation physique ».

Le 21 avril 2020, le blog « Vraiment Vraiment » publie une carte des trottoirs qui ne permettront pas de respecter la distanciation sociale à Paris (<2,50 m). Sur la base de données de l’Apur 2013 et d’OpenStreetMap.

Thèse de l’école doctorale Perspectives interculturelles : écrits, médias, espaces, sociétés (Piemes) (Metz-Nancy).

« Comment la nature fait du bien à notre santé mentale », Le Point

Norberg-Schulz rapproche la « prise existentielle » du concept d’« habiter » élaboré par Heidegger, dans le sens où « l’homme habite lorsqu’il réussit à s’orienter dans un milieu et à s’identifier à lui ou, plus simplement, lorsqu’il expérimente la signification d’un milieu ». Habiter un lieu signifie donc s’y orienter et s’y identifier.

Comme le disait Aristote, nous sommes une espèce sociale. Des découvertes récentes montrent que notre cerveau comporte des neurones miroirs qui nous permettent spontanément d’entrer en empathie avec d’autres. Cette empathie nous nourrit, elle génère un confort, une appartenance, élargit le corps social au vivant. En tant qu’individu, nous sommes un écosystème intégré dans un écosystème plus large.

« Penser ambiance, par-delà l’environnement, c’est s’autoriser aussi une approche humaine, émotionnelle et positive des sons, des lumières, des odeurs et des autres combinaisons sensibles offertes d’emblée à tous les créateurs d’espaces comme à l’attention, à la curiosité, ou à l’imaginaire des citadins ordinaires. » Pascal Amphoux, Ambiances en débats, Éditions « À la croisée », 1996.

En 2018, la ville a recensé plus de 25 000 demandes par mois dont 83 % traitées en 48 h.

Collectif porté par l’agence Atelier Fois, des citoyens, des architectes et des journalistes (Lionel Blaisse, Christine Hoarau-Beauval, Philippe Trétiack…).