La revue des nouveaux usages
et du pouvoir des lieux.

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Maurice Bansay & Jean-Paul Viguier

Photo à la Une : © Carole Desheulles pour in interiors

Plus qu’une adresse, Solférino incarne le lieu. Un lieu mythique pour les uns, iconique pour les autres, mais unique pour tout le monde. Pour faire entrer cet ensemble dans le XXIe siècle, il fallait bien un casting maître d’ouvrage/architecte de choc. À l’évidence, Maurice Bansay et Jean-Paul Viguier partagent cette passion – rare – de la réinvention des lieux surchargés d’histoire(s) en des expériences contemporaines fortes. Avec patience mais ténacité, avec ambition mais respect, ils s’apprêtent à écrire une autre page de la légende Solférino.

in interiors : Racontez-nous votre première rencontre…

Maurice Bansay : J’ai rencontré Jean-Paul Viguier pour la première fois en 2006, dans le cadre de l’opération Muse que je développais à Metz, en partenariat avec ING. Instantanément, son nom s’est imposé comme le talent le plus approprié pour ce projet difficile. D’emblée, j’ai aimé l’homme pour sa simplicité, qui est la marque des plus grands, et son écoute permanente à l’endroit de ses clients, avant de ressentir un véritable coup de foudre professionnel pour cet architecte dont l’élégance est la marque de fabrique.

Ensemble, nous partageons – semble-t-il – le goût pour les ouvrages… complexes, exigeants et de longue haleine. Pendant 11 ans, Jean-Paul Viguier est resté à mes côtés dans l’épopée de Muse qui s’est finalement traduite par la création d’un morceau de ville avant-gardiste en matière de mixité des usages. Alors, quand j’ai eu la chance d’acheter Solférino, le choix de Jean-Paul Viguier me paraissait d’une évidence absolue.

Jean-Paul Viguier : Je me retrouve parfaitement dans cette narration de notre première rencontre et de ce premier projet commun exigeant, difficile et long. Je dois vous avouer que j’étais surpris que le patron d’Apsys fasse appel à moi, car nous ne nous connaissions pas du tout. Mais l’homme, Maurice Bansay, je l’ai véritablement découvert à la faveur d’une visite de Manufaktura, en Pologne. Là, j’ai mesuré la somme d’énergie et la volonté de fer qu’il fallait déployer pour s’attaquer à la transformation d’anciennes usines textiles servant le bloc de l’Est en un lieu moderne devenu une destination incontournable ; il faut voir pour comprendre. Tous les projets d’Apsys en France comme en Pologne portent la marque de cette volonté et en disent beaucoup sur Maurice Bansay, sa ténacité et sa volonté de repousser sans cesse les limites.

ii : Que représentait le 10 Solférino dans vos imaginaires et vos cultures respectifs ?

MB : Solférino incarnait évidemment, dans mon imaginaire personnel, l’épopée du Parti socialiste (PS), un lieu qui a brassé tant de figures politiques de premier plan et de moments historiques, favorables ou défavorables au parti. Il évoquait également l’effervescence culturelle, mondaine et économique de quelques grandes familles françaises (les Staël et les Broglie, l’héritière des sucres Say). En revanche, j’ai découvert, par un de mes amis, une autre facette de son histoire que je ne soupçonnais pas, celle des heures sombres de Vichy, car cet ensemble a également abrité le ministère de la Propagande où ont été promues les lois anti-juives. Je dois dire que ce passé caché m’a personnellement touché et a joué, comme souvent, dans la décision de me porter acquéreur de cet ensemble.

J-PV : Quand je suis arrivé au 10 rue de Solférino, en dépit de la légende du PS, ce bâtiment est devenu muet. Vidée de ses occupants, son architecture intérieure était sans esprit et sans goût, les lieux étaient abîmés et mal entretenus.

Plus qu’un immeuble, cet assemblage de bâtiments est l’incarnation d’un lieu reflétant l’histoire des transformations de Paris. Dans l’imaginaire collectif, se bousculent aussi ces images fortes de la cour d’honneur où se sont jouées tant de déclarations à la foule, de célébrations de victoires, mais aussi de défaites, un espace somme toute assez banal, mais politiquement et médiatiquement mythique.

ii : Comment l’architecte et le maître d’ouvrage abordent-il justement ce lieu mythique ?

J-PV : Cette appropriation de Solférino par le PS ne représente finalement qu’un épisode assez bref d’une histoire qui débute au cœur du siècle des Lumières pour se transporter dans l’époque haussmannienne avec la création des grandes artères, à l’instar du corps de bâtiment sur la rue de l’Université. Au final, ce lieu est le témoin de près de trois siècles d’histoire. Et pour ne pas faire de contresens historique dans sa restructuration et sa réinvention, il faut connaître cette histoire et la remettre en perspective. Mon travail aura été de mettre au jour les traces de l’histoire qui ont de la valeur en leur redonnant de la cohérence.

MB : Solférino est la première opération de bureaux d’Apsys en tant qu’investisseur. Au regard de sa notoriété et de son empreinte physique et symbolique, le site s’est tout de suite imposé comme un lieu tertiaire, comme le futur siège premium d’une entreprise unique qui va pouvoir imprimer sa marque et faire du Dix Solférino un écrin au service de son rayonnement. Je suis convaincu que l’entreprise qui va s’y installer sera conquise par les valeurs de convivialité, de confort et de services qui sont parties prenantes du projet. Pour Solférino, nous avons appliqué les mêmes méthodes que nous imposons à l’immobilier commercial : le souci du détail, l’humain au cœur du projet avec un soin particulier apporté à l’utilisateur final, l’anticipation des nouveaux usages.

ii : Comment réussir à concilier le respect de l’histoire et l’injonction de l’avenir ?

J-PV : L’implication du maître d’ouvrage dans la construction du futur Solférino a été fondamentale et le dialogue avec Apsys capital pour pouvoir concevoir un projet architectural sur-mesure dans un contexte très particulier. En effet, il n’existe pas à Paris de bâtiment plus contraint que Solférino, inscrit dans un plan de sauvegarde exigeant. Pour autant, dans cette opération de transformation à grande échelle, rien n’est impossible, car les lieux ont du potentiel, quelquefois même du pouvoir.

MB : Le premier enjeu de Solférino aura été de respecter l’histoire de ce bâtiment et son ADN, mais en même temps de le transformer en un ensemble tertiaire premium parfaitement adapté aux nouveaux usages contemporains de travail et au souci de bien-être de ses collaborateurs. Le deuxième challenge majeur pour l’architecte et son maître d’ouvrage consistait, dans un contexte de forte mutation des usages, à permettre les transformations nécessaires dans un cadre très contraint, car au sein d’un secteur sauvegardé. À force de négociations et de convictions, Jean-Paul Viguier a réussi cette double prouesse.

ii : À l’aune des nouvelles pratiques tertiaires, à quoi ressemblera Solférino à l’automne 2021 ?

MB : Le Dix Solférino incarnera un laboratoire des nouvelles pratiques tertiaires et des nouveaux usages. Notre réflexion pour ce futur siège social, qui peut accueillir jusqu’à 570 collaborateurs, a été basée sur deux piliers : la qualité de vie au travail et l’intelligence collective qui sont des facteurs de performance et de richesse pour l’entreprise. Nous avons été très attentifs au traitement des lieux de vie et aux espaces partagés destinés aux futurs occupants avec un soin très particulier apporté aux 700 m2 d’espaces extérieurs (deux cours et une terrasse), mais aussi à la palette des services proposés.

J-PV : Solférino a beau être un lieu surchargé d’histoire dont il conserve les vestiges, il n’en reste pas moins le prototype d’une nouvelle classe tertiaire, d’une génération moderne de bureaux où une technologie invisible est au service de l’occupant. Ici, il n’y a pas de place pour le banal et la standardisation. Chaque lieu a et aura un lien avec l’histoire, chaque espace sera traité avec une exigence de modernité et de confort qui sied aux grands sièges sociaux, validée par une triple certification environnementale (HQE Excellent, Breeam Excellent, Well score Gold).

« Le site s’est tout de suite imposé comme un lieu tertiaire, comme le futur siège premium d’une entreprise unique » Maurice Bansay Photo : © Carole Desheulles pour in interiors
« Solférino a beau être un lieu surchargé d’histoire, il n’en reste pas moins le prototype d’une nouvelle classe tertiaire » Jean-Paul Viguier Photo : © Carole Desheulles pour in interiors

© Carole Desheulles pour in interiors

Leurs bios

Maurice Bansay

Entrepreneur passionné de commerce et d’urbanisme, Maurice Bansay fonde Apsys en 1996 autour d’une ambition : mener des projets immobiliers innovants, au cœur des villes. En bientôt 25 ans, Apsys aura créé 26 actifs parmi lesquels Beaugrenelle (Paris), Manufaktura (Lodz, Pologne) et Muse (Metz). Foncière de développement au patrimoine valorisé à 2,9 Mds€, expert des opérations urbaines complexes, Apsys gère un portefeuille de 35 actifs en France et en Pologne et pilote cinq projets en développement dont Bordeaux Saint-Jean (création d’un quartier urbain idéal), Neyrpic à Grenoble (transformation d’une friche industrielle en un lieu de vie et d’échanges), ou encore le Dix Solférino (rénovation d’exception de l’ancien siège du Parti socialiste, à Paris). En 2014, Maurice Bansay a reçu le « Trophée d’honneur de la personnalité ayant marqué l’industrie des centres commerciaux français » pour Beaugrenelle, moteur de la requalification du quartier du Front de Seine, à Paris.

Jean-Paul Viguier

Diplômé de l’École nationale supérieure des beaux-arts à Paris en 1970, Jean-Paul Viguier poursuit sa formation aux États-Unis où, en 1973, il obtient un Master of City Planning in Urban Design de l’université Harvard. De 1975 à 1992, Il réalise des projets dans le cadre de l’Agence Jean-Paul Viguier, Jean-François Jodry et associés. Pendant près de huit ans, il participe au développement des villes nouvelles (Cergy-Pontoise, Saint-Quentin-en-Yvelines, L’Isle-d’Abeau), où il construit de nombreux logements et équipements. Il sera également pionnier de l’architecture bioclimatique et lauréat du village solaire de Nandy (Seine-et-Marne).

Parmi les projets emblématiques réalisés par son agence, on peut citer : l’aménagement autour du pont du Gard (2000), la tour Cœur Défense (2001), le Muséum d’histoire naturelle de Toulouse (2008), la tour Majunga à Puteaux (2014), le nouveau quartier Muse à Metz (2017), le nouveau centre fiduciaire de la Banque de France à La Courneuve (2018)… Rebaptisée Viguier architecture, urbanisme, paysage depuis 2019, son agence compte aujourd’hui 150 personnes encadrées par Jean-Paul Viguier lui-même et 12 associés.

 


Photos du projet : © Kreaction

Leur projet commun

Comment construire le futur d’un lieu chargé d’histoire ? C’est à peu de choses près la question qu’ont dû se poser Maurice et Fabrice Bansay lorsqu’ils ont emporté le 10 rue de Solférino à la barbe et au nez de nombreux autres compétiteurs. Une question en forme de dissertation quasi philosophique à laquelle le couple architecte/investisseur a apporté trois éléments de réponses : le respect des lieux, un nouvel « art de travailler » et un lab d’innovations.

… découvrez le résultat en images sur notre article « Nouvelle vie pour le 10 Solférino ».

© Kreaction

Cette interview est extraite du dernier numéro d’in interiors. Pour le consulter, cliquez ici.